Il s’appelle Emile, enfin je crois, parce que tout le monde
l’appelle ainsi. Comment a-t-il surgi dans mon univers, je ne sais plus très bien, ni pourquoi, ni quand, mais au fil des années il est devenu un ami. Emile est un grand père heureux, tranquille,
en pleine forme. Il a soixante dix sept ans.
Ce jour de septembre, nous étions sur la jetée, au bout du
port, attendant le retour des chalutiers. Nous regardions vers le large, en silence, et dans ce silence je devinais qu’il s’apprêtait à me dire des choses sérieuses, peut-être
importantes.
« Ce sera brumeux demain matin mais la journée sera
belle. » Emile se trompe rarement sur le temps. Il est né près du port et connaît mieux la mer que les villages de l’arrière-pays. Je savais qu’il n’attendait pas de réponse, qu’il voulait
juste éveiller mon attention. Qu’avait-il donc à me dire ?
Apprenti pêcheur à l’âge de quatorze ans, embarqué sur un
hauturier à dix sept, il a couru l’atlantique du golfe de Gascogne jusqu’à Terre-Neuve en passant par l’Irlande, et vécu des tempêtes qui engendrent des vagues terrifiantes, de celles qui ouvrent
béantes, les portes de l’enfer. Devenu patron pêcheur, Emile a quitté le métier à soixante cinq ans passés, à regrets, et sa passion pour la mer, intacte, se lit dans ses yeux brillants, aux
reflets couleur océan.
« Demain je ramène un bateau, si tu veux tu peux
m’accompagner ». Il me regarda et se mit à rire devant mon air surpris puis ajouta « on part à cinq heures ». Je ne comprenais pas, alors il m’expliqua. L’un de ses voisins, patron
pêcheur comme lui avait eu un accident. Jambe et poignet cassé alors qu’il pêchait. L’homme était à l’hôpital, le bateau dans un port à une quarantaine de kilomètres et son marin trop
inexpérimenté ne pouvait ramener le chalutier. Emile rendait service.
Je sentis qu’il serait blessé par un refus. Le lendemain,
dans la voiture, j’essayais de me réveiller. J’avais pris un comprimé contre le mal de mer, au cas où... Sur le quai, le jeune marin nous attendait. Il n’était pas du voyage, chargé de ramener la
voiture. Le chalutier de treize mètres était magnifique, fraîchement repeint en rouge, une bête de somme tout en acier, taillée pour la haute mer.
J’avais rejoint Emile dans l’étroite cabine de pilotage et
je l’observais à la dérobée. Il était transfiguré, rajeuni d’au moins vingt ans. Ses gestes étaient rapides, précis, l’électronique de bord, il connaissait et, me montrant le GPS qu’il avait mis
en marche, « le machin » comme il disait, « C’est pas avec ça qu’on fera des vrais marins »…. Emile était d’une autre trempe, d’un autre
temps.
Que dire du voyage ? J’ai écouté, j’ai appris un peu de
la mer et beaucoup de l’homme. Je ne voyais plus le vieillard tranquille, mais le marin, le grand capitaine qui vivait une fois encore son rêve de
naviguer. Dans le chenal étroit qui nous ramenait au port, il ne regarda pas une seule fois les instruments, louvoyant avec une implacable précision entre les rochers invisibles, tapis à deux ou
trois mètres sous l’eau. Je compris enfin ses longs silences lorsque, du bout de la jetée, nous regardions loin vers le large. L’histoire d’Emile était l’océan et quelque part, il appartenait à
l’océan.
Lorsque le chalutier fut solidement amarré, il regarda sa montre. « Pile à l’heure. Allons boire un verre, c’est mérité ». Puis, le temps de quelques pas
sur le quai, le visage rayonnant d’Emile sembla se fermer et son corps se voûter. Le formidable marin que je venais de rencontrer s’effaçait, laissant la place au grand père tranquille que je
connaissais.
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