Il avait été rayé de ma mémoire par le temps et, sans mes vieux carnets, je ne me serais sans doute jamais souvenu de cet homme, côtoyé à l’occasion de
soirées solitaires dans des hôtels anonymes de villes inconnues, privilège du voyageur professionnel. C’était en février 1986.
A son sujet, il n’y avait que quelques phrases sibyllines dans mes carnets. Il m’a fallu du temps pour reconstituer l’histoire de cette rencontre et surtout l’objet de nos conversations dont je me rappelle qu’elles se poursuivaient tard le soir.
Ignacio est originaire des îles Canaries. Il a vécu une partie de son enfance sur l’île de Gomera avant de rejoindre le sud de l’Espagne puis la France, accompagnant ses parents fuyant la dictature Franquiste tout autant que cherchant une vie meilleure. La Gomera est la plus petite des îles Canaries, territoire montagneux peu peuplé et difficile d’accès. Je ne suis jamais allé aux Canaries ni sur l’île de la Gomera et si mon imagination s’évertue à rêver ce paysage insulaire, c’est à cause de ce qui me semble être une belle et prodigieuse histoire.
Je crois avoir lu un jour qu’il existe dans le monde plus de six mille cinq cent langues, certaines parlées seulement par quelques milliers d’initiés et Ignacio connaît l’une d’entre elles, aussi rare que mystérieuse. Le Silbo. « A la Gomera, nul ne peut se perdre, et même s’il n’y a personne à dix kilomètres à la ronde on n’est jamais seul si l’on parle le Silbo. »
Ignacio raconte cette langue ancestrale des habitants des îles, langue phonétique avec ses consonnes, ses voyelles, ses nuances, une langue qui n’est pas parlée mais sifflée, une langue que les chèvres et les chiens apprennent à comprendre sans grande difficulté, une langue qui se transmet de génération en génération, comme un trésor, presque comme un secret.
Un sifflement qui traverse la vallée, et l’épicier prépare la commande d’un berger. Peut-être dans la montagne quelqu’un réclame le médecin, ou plus simplement, invite un ami. Bien avant la naissance du téléphone et celle d’Internet, une communauté isolée a inventé un formidable outil de communication, donnant naissance à un réseau de solidarité qui s’est ancré peu à peu dans une culture. Admirable histoire des hommes.
Ignacio n’est plus dans ma mémoire qu’une vague silhouette floue et sans visage, reflet lointain d’un monde à taille humaine occulté par la technologie et le bruit de la cité. Sans doute aussi parce que personne autrefois ne m’a appris à siffler.
Entre les rives incertaines
Du temps qui s'enfuit
Rien
Qu'un lieu pour dire...
Il me semble que tout est dit dans ta dernière phrase.
Je te souhaite une très bonne journée. Bises.
Quel dommage que tu ne saches pas, tu aurais pu m'apprendre !
Je crois que parfois les mots se perdent dans ce qui n'est pas essentiel.
Au moins en auras-tu gardé le souvenir.
J'imagine bien ce genre de communication et sa richesse !
j'imagine aussi bien cet Ignacio qui ressemble à des personnes que j'ai croisées dans le même contexte que celui dont tu parles.
le soir, là ou labas, où ? avec qui, pour une peu de solitude encore avant de remettre la pelure sur le dos et aller plus loin, vers un faux inconnu qui réel, comme un clown de cirque qui plante sa tente un peu plus loin, que l'on aime voir arriver mais qui repart dans l'indiférence, dans sa solitude.
Pourquoi dire cela, dans deux mois, c'est fini et je sais que cela me manquera !
Alors, merci du plaisir de t'avoir rencontré Ignacio.
Merci de cet instant de vraie vie. De partage.
Et merci à Decrypto.