C’était jour de ménage au grenier. Vous savez, ces opérations commandos
que l’on commence sans trop savoir pourquoi, une fois tous les dix ou douze ans et que l’on ne finit jamais....
Garder. Jeter. Déplacer. Occupation poussiéreuse et harassante jusqu’à ce que le hasard ou le destin joue au génie de la lampe magique
et décide de rompre la monotonie d’un moment d’ennui. Ce jour là c’est une vieille travailleuse bancale, morceau d’héritage de grand’mère, qui m’a transporté sur un chemin
imprévu.
Un tiroir débordant de boutons collectés sur des générations de chemises et de vestes qui se renverse, et la vieille photo se dévoile,
carré de papier glacé aux bords abîmés dont je ne vois tout d’abord que le dos portant une date, 9 juillet 1924. Le temps a fait son œuvre et, de noir et blanc, la photo est devenue d’un pâle
jaune et gris.
Le décor est banal, un pan de mur en pierres apparentes percé d’une porte de bois arrondie, une bicyclette posée à même le sol de
terre sombre, avec, au premier plan, un couple souriant se tenant tendrement par la main. Une photo heureuse. L’homme porte une moustache à la Dali, et la femme un tablier clair sur une longue
robe noire. De qui s’agit-il ? Ma mémoire s’échappe, remontant le temps à toute vitesse pour trier des montagnes de souvenirs.
Je ne reconnais pas la maison, une ferme probablement. L’homme à la moustache est un parfait inconnu et si le sourire de la jeune
femme provoque un écho bien vague dans ma mémoire, je ne parviens pas à mettre un nom sur ce visage, pas encore.
Ma curiosité s’éveille, je veux savoir... Peu à peu la photo m’absorbe, le grenier s’évanouit et cette femme que je regarde, bien sur,
c’est ma grand’mère. 1924. Quelque chose ne va pas dans cette photo. Etrange impression que celle d’être un intrus, de pénétrer sans égards un monde
intime qui ne m’appartient pas.
L’homme n’est pas mon grand père, fauché par un obus dans les derniers jours de la grande guerre, et grand’mère ne s’est jamais
remariée. Mon esprit s’égare dans les doutes, les hypothèses, les questions qui resteront sans réponses puisque grand’mère nous a quitté depuis longtemps, que ma mère n’est plus là pour éclairer
le passé, qu’il n’y a plus personne pour dissoudre les brumes de l’histoire merveilleuse que je ne peux qu’imaginer.
C’est mieux ainsi. Les boucles du temps se referment souvent sur les secrets. Il me
reste à sortir de la photo, sans bruit, sur la pointe des pieds, avec un soupçon de regrets qui donne sa saveur aux mystères non éclaircis. Le grenier est là, immense, encombré et le ranger.....Plus tard, je n’ai plus
envie.
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