Histoires ordinaires

Jeudi 15 octobre 2009

Publié dans : Histoires ordinaires - Communauté : La récréa - Bigornette

C’était il y a bien longtemps.

Quand ? Comment le saurais-je, moi qui ne suis plus qu’une image sur l’écran d’un ordinateur, moi qui ne suis plus qu’un fantôme dans la mémoire des marins qui m’ont aimé, moi le bateau que l’océan n’a pas englouti, moi le bateau mort, le chalutier que les hommes ont détruit.

 

J’ai vu bien des épaves, carcasses oubliées au fond de vieux ports et j’imaginais une autre fin, un repos paisible quelque part sur un fond sableux, loin sous les vagues que j’avais tant combattu. Une autre fin comme une nouvelle vie, refuge pour les poissons venant de naître après avoir été celui des marins apeurés pris dans les formidables tempêtes qu’il me fallait vaincre à tout prix.

 

Un matin, juste avant le lever du soleil, ils m’ont arraché à la mer et déposé sur une immense remorque. Ils avaient écrit « Convoi Exceptionnel ». J’ai quitté le port et terminé l’étrange voyage sur un parking, auprès d’un engin de chantier qui s’est jeté sur ma vieille coque jusqu’à la réduire à presque rien. Puis une route, un incinérateur et la seule chose dont je me rappelle c’est qu’il n’y avait personne pour danser ou pleurer autour du brasier.

 

Je me souviens des charpentiers de marine qui m’ont donné le jour, du bruit des haches et des scies qui façonnaient ma coque, de la fête donnée en mon honneur lorsque ma proue a touché la mer pour la première fois, du grondement des treuils qui remontaient le lourd chalut, du retour au port, le soir, des escadrilles de goélands chapardeurs saluant mes départs et mes arrivées. La mer c’était mon métier.

 

J’imaginais une autre histoire…J’avais vu partir Rose du Sud, Jacana, Cénacle et tant d’autres, mais moi le Nominoé, prince légendaire de la mythologie bretonne, j’avais espéré une autre destinée. Mon temps était passé, trop petit, trop vieux et dans mon rêve secret, il n’y avait pas les crocs d’acier de la pelleteuse …

 

J’imaginais, j’espérais, je rêvais…Et depuis le paradis des bateaux où je repose désormais, je regarde le port qui s’éteint doucement, inéluctablement, rongé par les temps qui changent, les incertitudes, et je me demande ce que vont devenir les hommes lorsque les bateaux seront partis. Tristesse. Oui, parfois mon âme - car les bateaux aussi ont une âme – s’imprègne du gris sombre des nuages annonciateurs de tempête lorsque de la haut, mon regard s’attarde sur le quai de l’oubli.

Près du quai nord Loreleï manœuvre, demain An Gwenodenn partira en fumée… Un de plus !


09/2009 


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Mercredi 1 avril 2009

Publié dans : Histoires ordinaires - Communauté : La récréa - Bigornette

  
   Il avait été rayé de ma mémoire par le temps et, sans mes vieux carnets, je ne me serais sans doute jamais souvenu de cet homme, côtoyé à l’occasion de soirées solitaires dans des hôtels anonymes de villes inconnues, privilège du voyageur professionnel. C’était en février 1986.

   A son sujet, il n’y avait que quelques phrases sibyllines dans mes carnets. Il m’a fallu du temps pour reconstituer l’histoire de cette rencontre et surtout l’objet de nos conversations dont je me rappelle qu’elles se poursuivaient tard le soir.

   Ignacio est originaire des îles Canaries. Il a vécu une partie de son enfance sur l’île de Gomera avant de rejoindre le sud de l’Espagne puis la France, accompagnant ses parents fuyant la dictature Franquiste tout autant que cherchant une vie meilleure. La Gomera est la plus petite des îles Canaries, territoire montagneux peu peuplé et difficile d’accès. Je ne suis jamais allé aux Canaries ni sur l’île de la Gomera et si mon imagination s’évertue à rêver ce paysage insulaire, c’est à cause de ce qui me semble être une belle et prodigieuse histoire.

   Je crois avoir lu un jour qu’il existe dans le monde plus de six mille cinq cent langues, certaines parlées seulement par quelques milliers d’initiés et Ignacio connaît l’une d’entre elles, aussi rare que mystérieuse. Le Silbo. « A la Gomera, nul ne peut se perdre, et même s’il n’y a personne à dix kilomètres à la ronde on n’est jamais seul si l’on parle le Silbo. »

Ignacio raconte cette langue ancestrale des habitants des îles, langue phonétique avec ses consonnes, ses voyelles, ses nuances, une langue qui n’est pas parlée mais sifflée, une langue que les chèvres et les chiens apprennent à comprendre sans grande difficulté, une langue qui se transmet de génération en génération, comme un trésor,  presque comme un secret.

   Un sifflement qui traverse la vallée, et l’épicier prépare la commande d’un berger. Peut-être dans la montagne quelqu’un réclame le médecin, ou plus simplement, invite un ami. Bien avant la naissance du téléphone et celle d’Internet, une communauté isolée a inventé un formidable outil de communication, donnant naissance à un réseau de solidarité qui s’est ancré peu à peu dans une culture. Admirable histoire des hommes.

   Ignacio n’est plus dans ma mémoire qu’une vague silhouette floue et sans visage, reflet lointain d’un monde à taille humaine occulté par la technologie et le bruit de la cité. Sans doute aussi parce que personne autrefois ne m’a appris à siffler.


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Mercredi 28 janvier 2009

Publié dans : Histoires ordinaires
Ecrit pour la petite fabrique d'écriture

Nous sommes venus prendre des nouvelles de votre monde....

Regard d’ange et sourire carnassier, on aurait dit deux grands enfants déguisés, mélange de carnaval et d’Halloween. Pour l’heure, ils saccageaient joyeusement le parterre de fleurs d’un château, arrachant avec de grands gestes désordonnés une bordure de rosiers et de dahlias.

Un moment plus tôt, leur itinéraire erratique les avait conduit aux abords d’un champ.


Nous sommes venus prendre des nouvelles de votre monde...,
avaient-ils dit à la brave marguerite beaucoup plus intéressée par l’herbe grasse que par l’invasion bruyante et colorée des deux hurluberlus. Sans doute vexés par l’apparent manque de courtoisie du quadrupède arrogant, ils s’étaient jetés sur l’animal pour en extraire le cerveau et le placer dans une poche fixée sur le haut de leur déguisement.


Alors que le massif fleuri prenait définitivement l’aspect d’un champ de bataille, l’événement que l’on pouvait redouter  se produisit. La châtelaine en furie débarqua comme un bolide en dépit de son grand âge et de sa hanche douloureuse. Canne menaçante pointée en avant, elle jurait comme un charretier, maudissant la canaille, la jeunesse, l’éducation perdue, menaçant la terre entière des pires représailles.


Nous sommes venus prendre des nouvelles de votre monde...,

plaidèrent les deux petits monstres un peu surpris.

« Eh bien moi je vais vous le dire... Le monde a changé mais c’est pas encore les bons à rien dans vot’genre qui décident parce qu’on va pas se laisser faire. Dégagez de ma plate bande sinon vous aller goûter de ma canne et... »

Un éclair violacé entoura la châtelaine qui disparut.

« Maintenant qu’on a un échantillon qui sait, on peut rentrer chez nous, lâcha le plus petit gremlin’s des deux.

- Les échantillons confirmeront, mais je crois que les nouvelles seront mauvaises, cette planète est toujours aussi infréquentable, ils n’ont rien appris, répondit l’autre l’air un peu agacé. »

La drôle de boule de lumière qui dansait sous les nuages diminuait peu à peu. Au bout d’un moment, elle s’évanouit.


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Mercredi 26 novembre 2008

Publié dans : Histoires ordinaires

 

Le souffle glacé de l’hiver est arrivé à la porte de ma maison.

Alors j’ai mis quelques bûches en plus dans la cheminée.

Sur les carreaux de la véranda, un merle a gentiment frappé.

Alors j’ai rempli la mangeoire de graines et de pain émietté.

Et puis je suis allé jusqu’au bosquet près de la voie ferrée,

Mais la vieille caravane toute rouillée reste encore inhabitée.

Sans doute celui qui vit là a-t-il suivi quelque chemin détourné....

Dans quelques jours, une semaine ou deux, il sera de retour

Alors nous ferons une belle fête autour d’un bon poulet grillé.

Dans les flocons des premières neiges, il y a ces instants trop rares

Qui préparent les lumières brillantes du Noël des petits et des grands....

 


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Mercredi 8 octobre 2008

Publié dans : Histoires ordinaires - Communauté : La récréa - Bigornette

Jeudi 4 septembre 17 heures.

En cette fin d’après midi, une belle lumière dorée baigne l’océan.

Depuis plusieurs jours, j’ai repéré une petite crique que je rêve de photographier. Hélas, un pêcheur est installé à l’endroit d’où je veux prendre cette photo tant convoitée.


Je l’ai déjà croisé, c’est un habitué des lieux, un traqueur de bar, patient et obstiné qui me semble ne vivre que pour cette passion. D’origine asiatique, l’homme converse volontiers et je me dis que je pourrai peut-être le convaincre de déplacer pendant quelques instants ses deux cannes à pêche pour libérer le champ de mon appareil photo.


Nous parlons un moment des jeux olympiques qui viennent de se terminer, j’apprends qu’il est né en Chine, dans une province du Sud nommée Jiangxi dont je n’ai jamais entendu parlé, et qu’il aime Paris....

Inévitablement, la conversation dérive sur la pêche à la ligne, un sujet dont j’ignore à peu près tout et j’ai l’impression qu’il s’amuse prodigieusement de mes questions simplistes et naïves. Le temps passe. J’ai droit à un exposé clair et précis sur les différences entre la pêche en mer et celle en rivière,  exposé interrompu par quelques silences lorsque la ligne se courbe et que le bar espéré n’est qu’une touffe d’algues, arrachée par l’hameçon.


Puis, le temps de quelques considérations sur l’art de cuisiner le poisson vivant à la manière chinoise, l’homme m’annonce qu’il quitte la place, le bar ayant, semble-t-il, décidé de se faire discret. Alors qu’il repliait soigneusement son matériel, il me lance une phrase étonnante. « Il existe très exactement quatre vingt dix neuf façons de pêcher, le saviez vous ? » Evidemment non et je le regarde l’air un peu surpris. Ses yeux brillent et il sourit tout en ajoutant « S’il y en avait une de plus, il n’y aurait plus de poissons à pêcher. »


Il me salue et s’éloigne. Etrange culture de l’extrême orient, capable en une image, de définir le développement durable et la notion compliquée de croissance soutenable. Un gros nuage cachait le soleil et la lumière avait changé. Ce jour là, je n’ai pas fait la photo...

 


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Mercredi 17 septembre 2008

Publié dans : Histoires ordinaires


Mardi 26 août.
Comme chaque année mes pas me conduisent sur le port. Depuis longtemps, c’est l’un de mes rituels de vacances préféré, un lieu de rencontres privilégié avec un monde cosmopolite qui a fini par m’adopter. Je vais retrouver Emile, le marin dont je vous ai parlé le vingt trois mai dernier. Je ne l’ai pas prévenu et dans ma poche, un CD de musique irlandaise comme cadeau, une musique qu’il apprécie et qu’il écoute chaque jour en dépit de ses presque 79 ans.


Le temps est gris en cette fin d’été, et au bout de la jetée, j’ai déjà repéré la silhouette du vieil homme. Pas d’effusions entre nous. Juste un regard, un sourire, je sais qu’il est content et j’ai le sentiment qu’il m’attendait. Nous aurons le temps plus tard, de parler de nos petites vies et de nos soucis, mais le moment présent est fait de silence, un silence complice qui n’appartient sans doute qu’à de vieux amis.


Nous regardons l’océan. Au loin, la forme caractéristique d’un chalutier se dessine. Il rentre au port. C’est l’Anita Conti me lance Emile. Au premier coup d’œil, il reconnaît tous les bateaux de la région. « Tu connais son histoire ? » me demande-t-il doucement.  Le nom me dit vaguement quelque chose et comme j’ai envie qu’il raconte je lui demande s’il parle du bateau ou de l’aventurière.


« Oh non, pas une aventurière, une femme exceptionnelle, une grande dame, debout, face à la mer !» Et Emile raconte ; les années cinquante, cette femme océanographe et journaliste qui s’embarque pour une campagne de six mois comme marin pêcheur sur un terre-neuva ; la première femme jamais partie pêcher la morue au large du Groenland. Emile parle, je vois un immense navire ballotté dans les vagues et j’imagine le travail sur le pont dans les embruns glacés. Il me semble sentir l’odeur âcre qui monte d’une cale à poissons, odeur de mer et de gazole mélangés. Il parle du courage d’une femme hors normes, de la dureté d’un métier qu’elle a osé faire. Je lis le respect et l’admiration dans son regard, et sa voix à peine affaiblie par l’âge, trahit la passion. « Tu devrais lire ses livres si tu veux connaître comment c’était la pêche autrefois, elle nous a beaucoup donné ». Puis Emile se tait. J’ai l’impression qu’un jour, il a croisé la route de cette femme entrée dans l’histoire, mais cela il ne le dira pas.


« Elle nous a quitté il y a onze ans, la nuit de Noël. C’est étrange le destin... Tu ne crois pas ? » Je ne dis rien, il n’y a rien à dire. L’âme du vieux marin pêcheur est déjà partie loin vers le large, plongée dans de vieux souvenirs. En silence, nous regardons la mer. La marée monte.

 

J’ai suivi les conseils d’Emile et devrais recevoir bientôt le premier livre d’Anita Conti, Racleurs d’Océan. Peut-être vous en dirais-je un ou deux mots après l’avoir lu.


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Mercredi 23 juillet 2008

Publié dans : Histoires ordinaires - Communauté : La récréa - Bigornette

Sable. Du sable à perte de vue. Etait-ce le Sahara, le Yémen ? Sous le soleil, le sol poussiéreux prenait par endroits une teinte rouge, orangée. Etait-ce la planète Mars? Impossible. Le fond du ciel était d’un bleu profond, uniforme, le soleil brillait comme sur la terre et je respirais un air brûlant et pur. Pourquoi étais-je là, au milieu de nulle part, habité par un sentiment d’immense solitude ?

Je marchais vers le Nord, persuadé que c’était là la direction de mon salut. Escalader dune après dune, et je n’avais pas soif, bizarrerie qui rendait ma situation étrange, anormale.

Au détour d'une montagne de sable gravie sans effort apparent, mon regard identifia une forme lointaine, bleutée, silhouette vaguement humaine aux contours encore flous. Mirage?

En quelques instants je fus près de l’homme. L'étonnant personnage était couvert de la tête aux pieds d'une longue pièce de tissu bleu nuit ne laissant voir que ses yeux sombres et brillants desquels émanaient un regard autoritaire et glacé. Que faisait-il au milieu de nulle part, fantôme anachronique dans ce paysage lunaire ?

L’homme s’agenouilla et se courba pour coller son oreille tout contre le sable brûlant. "Silence...Ecouter..." L'homme n'avait rien dit et pourtant j'avais entendu sa voix caverneuse, comme si sa pensée avait pénétré directement mon esprit. Il n’y avait pas de hasard, l’inconnu attendait quelque chose, alors je fis comme lui, collant mon oreille sur le sol stérile et desséché. Un ronronnement imperceptible montait de l'épaisse couche de sable, un bruit inattendu, incongru.

Puis la voix désincarnée s'imposa de nouveau à mon esprit. "Ecoutes le chant des dunes". De quoi parlait-il ? "Ecoutes le chant des dunes... La plainte du désert qui avance... La musique de la terre qui meurt... Comprends-tu ?"

Mais qui donc était l'homme bleu? La musique du sable, je n'avais jamais entendu et les mots manquaient pour la décrire. C’était comme un doux murmure, plutôt grave, au rythme indéfinissable.  Inquiet, subjugué, j'aurais voulu fuir mais des forces inconnues me paralysaient et le chant des dunes résonnait de plus en plus fort dans mes oreilles, m’enveloppant d’une douleur sourde secouant jusqu’au plus profond de mon âme...

Brutalement un voile se déchira, me libérant d’un coup de l’angoisse qui m’étreignait. L'étranger n'était plus à mes cotés. J'avais des questions, j'aurais voulu comprendre, mais la longue silhouette n'était plus qu'une tache bleutée tout au bout de la dune immense.

Fuir. Fuir ce monde insensé qui m'oppressait. Repartir vers le Nord, vers le salut. Oublier l’étranger, son regard à faire peur,  ses paroles incompréhensibles, oublier cette rencontre impossible et menaçante.

A nouveau, sans prévenir, la scène changea. J’étais chez moi. Une vieille chanson de Michel Berger emplissait la pièce et le jour perçait à travers les volets.  Etait-il temps déjà de se lever ? Non, pas encore. C’était dimanche… Le chant des dunes c’est la plainte du désert qui avance…. Plus je me réveillais, mieux je comprenais.

Tout cela n’avait-il été qu’un rêve ?


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Jeudi 5 juin 2008

Publié dans : Histoires ordinaires

Le volontaire de première classe  E.J. Terence junior sortit en courant de la grande tente kaki qui servait de lieu de briefing depuis des semaines. Mentalement, il calculait le temps qui lui restait. Quatre heures. Que pouvait-on faire en si peu de temps ? Il lui fallait préparer ses affaires, ranger ce qu’il n’emportait pas, souscrire aux obligations militaires permanentes qui n’allaient pas tarder, rassemblement, revue, appel…. Aurait-il le temps d’écrire une dernière lettre à sa mère ?

La veille il avait fêté ses dix neuf ans et les membres de sa section avaient organisé une grande fête au cours de laquelle il avait reçu un étui à cigarettes en argent, un très beau cadeau. Décidément le monde était bien fait. L’excitation de la fête n’était pas encore retombée et il venait à nouveau de recevoir une bonne nouvelle.

Les semaines d’attente avec leurs corvées insipides, les marches inutiles dans la campagne boueuse et grise de ce coin du sud de l’Angleterre se terminaient enfin et du briefing il n’avait retenu qu’une chose. Dans moins de quatre heures maintenant, il embarquerait sur un navire de guerre.

Originaire de Gettysburg en Pennsylvanie, la traversée de l’atlantique, deux mois plus tôt, avait été son premier voyage. Fils d’un modeste garagiste, il n’avait pas encore eu le loisir de voyager et encore moins celui de prendre le bateau, aussi il essayait de profiter au mieux de l’aventure dans laquelle il s’était engagé.

 

«  Chère et tendre maman,

 

Comme je te l’écrivais hier, il pleut encore et toujours et nous sommes à quelques jours de l’été. Faire sécher les vêtements est un problème et le camp devient de plus en plus boueux. Je n’aime pas l’Angleterre.

Je n’ai pas encore reçu le cadeau que tu m’as envoyé pour mon anniversaire mais ce n’est pas grave, je le trouverai à mon retour, car ça y est. Nous partons tout à l’heure. Enfin !

Hier soir nous avons fêté tous ensemble mes dix neuf ans et je me suis bien amusé.

Le capitaine nous a dit le nom du bateau sur lequel on devait partir, mais je ne l’ai pas retenu. Demain, nous serons en France et le capitaine a dit qu’on se battrait et que ce serait dur. Je ne sais pas trop ce qu’il faut en penser. De toutes façons je crois que j’aurai le temps de t’écrire après-demain quand nous aurons fini le travail de débarquement.

Je ne peux pas rester plus longtemps. Il faut que je prépare mes affaires. Embrasses papa pour moi… »

 

C’était le 5 juin 1944, un matin pluvieux et gris. Comme prévu E.J. Terence débarqua le lendemain avec la sixième vague d’assaut sur Omaha Beach. Pataugeant dans une mer glacée, rouge de sang et couverte de cadavres, luttant pour sa vie dans un enfer indescriptible d’explosions et de feu, cerné par la beauté mortelle des fils lumineux des balles traçantes soulevant de petites gerbes d’eau tout autour de lui, il parvint néanmoins à rejoindre le couvert des dunes de la plage.

Pour la première fois de sa vie il connut la peur, la vraie,  celle qui vous envahit brutalement, propagée par les hurlements des blessés et le chuintement insoutenable des obus déchirant l’air chargé de l’odeur âcre de la poudre et de la mort mélangées. En ce jour de tonnerre où l’art de la guerre s’éleva jusqu’à son paroxysme, E.J. Terence rencontra la peur et devint un homme.

De ses yeux marqués à jamais par cette vision de l’horreur absolue où toute forme d’humanité abdique au profit de la férocité de la bête sauvage acharnée à survivre, les éclats de lumière de l’adolescence et de l’innocence avaient disparu.

 

Vers la fin du jour, alors que la bataille des plages était gagnée, E. J. Terence se demanda s’il allait écrire à sa mère. Ce qu’il avait à raconter, il ne savait pas le dire. Il avait beaucoup changé, alors à quoi bon cette phrase…. « Je suis en Normandie et je ne sais pas pourquoi je suis en vie….. » A sa mère, on ne dit pas ces choses là.


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Vendredi 23 mai 2008

Publié dans : Histoires ordinaires

Il s’appelle Emile, enfin je crois, parce que tout le monde l’appelle ainsi. Comment a-t-il surgi dans mon univers, je ne sais plus très bien, ni pourquoi, ni quand, mais au fil des années il est devenu un ami. Emile est un grand père heureux, tranquille, en pleine forme. Il a soixante dix sept ans.

Ce jour de septembre, nous étions sur la jetée, au bout du port, attendant le retour des chalutiers. Nous regardions vers le large, en silence, et dans ce silence je devinais qu’il s’apprêtait à me dire des choses sérieuses, peut-être importantes.

« Ce sera brumeux demain matin mais la journée sera belle. » Emile se trompe rarement sur le temps. Il est né près du port et connaît mieux la mer que les villages de l’arrière-pays. Je savais qu’il n’attendait pas de réponse, qu’il voulait juste éveiller mon attention. Qu’avait-il donc à me dire ?

Apprenti pêcheur à l’âge de quatorze ans, embarqué sur un hauturier à dix sept, il a couru l’atlantique du golfe de Gascogne jusqu’à Terre-Neuve en passant par l’Irlande, et vécu des tempêtes qui engendrent des vagues terrifiantes, de celles qui ouvrent béantes, les portes de l’enfer. Devenu patron pêcheur, Emile a quitté le métier à soixante cinq ans passés, à regrets, et sa passion pour la mer, intacte, se lit dans ses yeux brillants, aux reflets couleur océan.

« Demain je ramène un bateau, si tu veux tu peux m’accompagner ». Il me regarda et se mit à rire devant mon air surpris puis ajouta « on part à cinq heures ». Je ne comprenais pas, alors il m’expliqua. L’un de ses voisins, patron pêcheur comme lui avait eu un accident. Jambe et poignet cassé alors qu’il pêchait. L’homme était à l’hôpital, le bateau dans un port à une quarantaine de kilomètres et son marin trop inexpérimenté ne pouvait ramener le chalutier. Emile rendait service.

Je sentis qu’il serait blessé par un refus. Le lendemain, dans la voiture, j’essayais de me réveiller. J’avais pris un comprimé contre le mal de mer, au cas où... Sur le quai, le jeune marin nous attendait. Il n’était pas du voyage, chargé de ramener la voiture. Le chalutier de treize mètres était magnifique, fraîchement repeint en rouge, une bête de somme tout en acier, taillée pour la haute mer.

J’avais rejoint Emile dans l’étroite cabine de pilotage et je l’observais à la dérobée. Il était transfiguré, rajeuni d’au moins vingt ans. Ses gestes étaient rapides, précis, l’électronique de bord, il connaissait et, me montrant le GPS qu’il avait mis en marche, « le machin » comme il disait, « C’est pas avec ça qu’on fera des vrais marins »…. Emile était d’une autre trempe, d’un autre temps.

Que dire du voyage ? J’ai écouté, j’ai appris un peu de la mer et beaucoup de l’homme. Je ne voyais plus le vieillard tranquille, mais le marin, le grand capitaine  qui vivait une fois encore son rêve de naviguer. Dans le chenal étroit qui nous ramenait au port, il ne regarda pas une seule fois les instruments, louvoyant avec une implacable précision entre les rochers invisibles, tapis à deux ou trois mètres sous l’eau. Je compris enfin ses longs silences lorsque, du bout de la jetée, nous regardions loin vers le large. L’histoire d’Emile était l’océan et quelque part, il appartenait à l’océan.


Lorsque le chalutier fut solidement amarré, il regarda sa montre. « Pile à l’heure. Allons boire un verre, c’est mérité ». Puis, le temps de quelques pas sur le quai, le visage rayonnant d’Emile sembla se fermer et son corps se voûter. Le formidable marin que je venais de rencontrer s’effaçait, laissant la place au grand père tranquille que je connaissais.


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Mercredi 7 mai 2008

Publié dans : Histoires ordinaires

     Assis à même le sol dans l'ombre d'un gros rocher, l'homme encore jeune, leva les yeux vers le ciel. Bleu. Trop bleu. Désespérément bleu. Dans ce paysage lunaire, aride, minéral, il semblait attendre un improbable évènement.
Celui-ci survint un moment plus tard sous la forme d'un vieux 4X4 bringuebalant, soulevant dans son sillage un nuage de poussière rouge qu'un vent imperceptible poussait vers l'est. Le médecin itinérant en descendit en souriant. Lui et le gardien se connaissaient bien et l'homme parlait le dialecte de sa tribu, ce qui facilitait la conversation.
     Le gardien avait préparé avec minutie la cérémonie du thé et leur entretien dura plus longtemps qu'à l'ordinaire. Au village le médecin avait soigné deux jeunes enfants à son dernier passage, hélas l'un dentre eux était mort, peu après. "Des complications" avait dit l'homme au médecin, "c'était le choix de Dieu" avait-il ajouté, le voyant si affecté par la triste nouvelle.
     Alors que les deux hommes allaient se quitter, le médecin donna une grande enveloppe au gardien. Il avait marché trois longs jours pour cette rencontre, et attendu depuis des mois cette enveloppe dont il espérait tant. Au premier coup d'oeil, il reconnut l'écriture fine et déliée de celui qu'il appelait le grand sorcier blanc, l'homme qui avait appris à lui et son père aujourd'hui décédé, la science des cartes, le chaînon qui complétait le savoir ancestral des gardiens.
     L'enveloppe contenait trois grandes photos. Il les étudia longuement, jusqu'au soir, hochant parfois la tête, traçant dans le sol poussiéreux des formes compliquées dont lui seul connaissait le sens. Dans la nuit tombée depuis longtemps, il réfléchissait encore, les yeux fixés sur les photographies à peine lisibles dans l'éclat de la pleine lune. Il décida finalement de dormir un peu. Demain la route serait longue et il ne s'arrêterait plus de marcher jusqu'à son retour dans la tribu. Tout juste pensait-il faire un léger détour par une petite dépression du terrain, à deux heures de marche du village.
     Mais il s'endormait d'un coeur léger. Non, le village n'allait pas mourir et en dépit de cette pluie qui refusait de tomber depuis des années, il allait pouvoir faire en sorte que le bétail n'ait plus soif et que des légumes poussent de nouveau. Le puits ouvert autrefois par son père était presque tari et l'eau, au goût amer, donnait, il en était convaincu, des maladies aux enfants. Il avait compris depuis longtemps que le temps des chamanes était passé, qu'ils ne pouvaient plus faire face, tant la terre mère se transformait.
     Sur les trois photos satellites, il avait lu des écarts imperceptibles de relief, vu des différences dans la nature des sols couverts de sable et parvenu à tracer les lignes d'un fleuve souterrain inconnu, parce qu'il connaissait chaque rocher de ce pays, chaque nuance dans la couleur que prenaient les dunes au lever du jour, et qu'il tenait de son père le savoir lié aux tiges de bois.

     Il pouvait dormir et, dans le rêve qu'il n'avait plus fait depuis longtemps, il changea un serpent d'étoiles accroché aux ténébres, en une rivière paisible colorant les dunes en vert, le rêve étrange des gardiens de l'eau...


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