11/11
Derrière la foule massée autour du monument, quelques enfants jouent une partie de cache cache improvisée dans les voitures du parking bondé. Un notable, face à une assemblée silencieuse, lit un discours, scène banale des matins consacrés aux retrouvailles avec le passé. A quelques mètres, un jeune couple semble s’ennuyer. Elle a les yeux baissés et lui, jette fréquemment un regard à l’horloge du clocher tout proche. Que savent-ils encore de ce passage des hommes dans l’enfer, eux qui comme moi, n’ont connu que les espérances promises par des nations enfin apaisées ?
Brutalement mon esprit s’évade, je n’écoute plus l’empilage de lieux communs porté par la voix hésitante de l’orateur.
91 ans…..Le temps n’a-t-il pas fait perdre à la commémoration une partie de son sens ? N’est-il pas temps de confier à l’Histoire le soin de veiller à la précieuse mémoire ?
Le souvenir collectif de cette folie meurtrière où l’unité de compte n’était plus le kilomètre de terrain gagné ou perdu contre l’adversaire, mais le millier de morts tombés au champ d’honneur, est gravé en lettres d’or sur les obélisques de nos villages. Il durera le temps que durent les pierres et c’est bien plus qu’une vie d’homme, bien plus que sa mémoire fragile, soumise à l’offensive d’oubli qui accompagne avec chaque génération, chaque changement du monde.
Plus que la célébration du jour de l’arrêt des combats, la société a la difficile obligation d’apprendre, de faire comprendre à ses enfants les pourquoi, les comment et sans doute aussi, à travers l’enseignement de la valeur inestimable de la vie, l’abominable d’une guerre qui portait en son sein, les germes de la suivante. Et revient à ma mémoire cette phrase terrible de Paul Valéry « Les guerres sont faites par des gens qui s’entretuent et ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent et ne s’entretuent pas. »
Le jeune couple, main dans la main, s’en est allé sitôt la gerbe de fleurs déposée. Que pouvait-il transmettre d’autre aux enfants de ses enfants sinon le nom d’un parent qu’il n’avait pas connu, emporté autrefois dans ce soubresaut infernal de la longue marche de la civilisation.
Est-il encore besoin de cérémonie ?
L’avenir ne se construit pas en glorifiant les héros d’un passé trop lointain, mais se bâtit en tenant compte de l’héritage qu’ils nous lèguent ; un terrible avertissement de la barbarie qui vit encore dans le cœur des hommes.
Déjà, la matinée touche à sa fin. Dans la fanfare qui rejoint ses quartiers, un tambour joue à contre-temps….