Promeneur solitaire
C'est une ville dans la ville, nichée sur une colline, avec ses allées en pavés disjoints, ses quartiers et ses sentiers de terre battue, une ville un peu étrange, un lieu solennel et cosmopolite où les promeneurs déambulent à la rencontre de l'Histoire. Un rendez-vous place des grands hommes aurait pu chanter Patrick Bruel....
Le cimetière du père Lachaise est magnifique sous le soleil de la fin d'après-midi et les pierres plus que centenaires de vieilles tombes délaissées depuis longtemps se parent des couleurs de l'ombre et de l'oubli. Ici la simplicité côtoie la démesure. Des caveaux gigantesques aux sculptures rongées par le temps s'élèvent encore au ciel, témoins muets d'une opulence passée, vestiges de l'arrogance d'une noblesse et d'une grande bourgeoisie déchue qui confondaient richesse et éternité, qui refusait d'entendre l'éphémère de la gloire par la seule naissance octroyée.
En haut d'un escalier, une tombe fleurie, en partie cachée par une foule silencieuse. " Naître, mourir, renaitre encore et progresser sans cesse, telle est la loi." Alan Kardec est là, devant moi, vivant encore à travers son enseignement. Les pèlerins touchent et retouchent avec respect le buste de métal de l'instituteur, père du spiritisme, perpétuant un rituel vieux d'un siècle au moins...
Je m'éloigne pour une tombe à l'inscription usée surmontée d'une plaque de bronze qui ne trompe pas; c'est une reproduction du radeau de la méduse. Géricault, le romantique tourmenté repose ici. Pas de fleurs, juste les ravages du temps. Ne resterait-il du grand peintre que la valeur marchande de son œuvre ? L'ingratitude humaine est affligeante.
A quelques pas de là, brusquement mon humeur change. Je retrouve avec plaisir deux vieux amis qui m'arrachent un sourire. La Fontaine et Molière sont cote à cote et j'imagine ces deux observateurs avisés de la société humaine devisant joyeusement et se moquant depuis des siècles des mœurs de leurs visiteurs. Discours décapant, rafraichissant, plein de grenouilles aussi grosses qu'un bœuf, de précieuses ridicules et de renards....
Au hasard des allées, je croise Héloïse et Abélard, amour maudit d'amants impossibles réunis après cinq siècles de séparation, je m'arrête un instant au chevet de la sulfureuse Colette, tombe couverte d'une vaste dalle de granit noir finement poli. Dans ce miroir où les arbres environnants se reflètent, j'ai l'impression de voir glisser page après page l'histoire que conte le blé en herbe.
Plus haut sur la colline, à l'écart du chemin, faisant face à un piédestal massif surmonté d'un buste puissant, dominateur, une mince colonne de pierre, fragile, usée par les années. Et me reviennent ces quelques vers à la lecture du nom sur la pierre gravée :
"Une femme est l’amour, la gloire et l’espérance ;
Aaux enfants qu’elle guide, à l’homme consolé,
Elle élève le cœur et calme la souffrance,
Comme un esprit des cieux sur la terre exilé."
Gérard de Nerval est ici, et la frêle colonne est à son image. Il dort paisiblement sous le regard d'Honoré de Balzac, il dort paisiblement à l'ombre d'un géant....
Le jour décline, il est temps de fermer le grand livre que le temps écrit sur cette colline. Reprendre contact avec la cité des vivants, bouillonnante, agitée par les soubresauts de valeurs qui me semblent chaque jour davantage s'effondrer, c'est quitter un peu l'un des refuges de la culture qui fonde notre société. Je suis en retard et je presse le pas. Quelqu'un m'attend mais j'emporte comme un bouquet de roses quelques uns des mots de Nerval pour me faire pardonner.
Juillet 2010