Le marginal
7 heures. Le vieil homme enfourcha son vélo. Dans la poche droite de son blouson maintes fois rapiécé, le bruit des quelques pièces de monnaie s'entrechoquant le rassura. Il pourrait s'arrêter à la boulangerie du bourg et acheter une demi baguette, son repas de midi. La petite remorque liée à la bicyclette par une cordelette, grinçait bizarrement à chaque tour de roue, mais avec le temps il s'y était habitué. La carriole renfermait toute sa fortune, son outil de travail, le trésor de sa vie.
Il lui fallait escalader une petite côte sur le chemin de terre défoncé par les pluies de printemps et il peinait de plus en plus à gravir ce monticule. Après, c'était la descente vers la rivière et l'étang, les paysages tant aimés qui justifiaient tous les efforts.
Avec des gestes précis il installa son matériel. Un rayon de soleil perçait à travers les arbres, jetant une douce lumière à la surface sombre des eaux calmes de l'étang. Le vieil homme esquissa un sourire de bonheur. Cette lumière, il en rêvait depuis des jours et il allait enfin pouvoir terminer la toîle commencée depuis si longtemps.
Très haut dans le ciel la trainée blanche d'un avion de ligne, retint un instant son attention. Il imagina des îles qu'il ne verrait jamais, des hôtels gigantesques jetant chaque matin des hordes de touristes sur des plages dorées, un monde qui n'était pas le sien... Lui devait finir le tableau, et il en avait d'autres en préparation.
Il échangeait parfois des dessins pour avoir de quoi survivre, mais il n'était jamais parvenu à vendre un seul tableau. A part le restaurant du bourg et l'église où quelques unes de ses oeuvres étaient exposées, les galeries de la région lui étaient fermées. Il savait pourquoi depuis son enfance et d'une certaine manière c'était sa faute. Il avait atteint le dernier quart de sa vie et trouvé sa richesse loin de l'activité frénétique et dérisoire de ses semblables, espérant juste un soupçon de reconnaissance après sa mort, à défaut d'une célébrité interdite de son vivant.
D'une certaine manière c'était sa faute. Son talent n'était pas en cause et il lui aurait suffit de signer ses toiles d'un pseudonyme pour que sa vie ait été autre. Mais il était fier de son nom et surtout fier de sa peau d'ébène, ce fardeau de la différence, si lourd à porter...