Le gardien
Assis à même le sol dans l'ombre d'un gros rocher, l'homme encore jeune, leva les yeux vers le ciel. Bleu. Trop bleu. Désespérément bleu. Dans ce paysage lunaire, aride, minéral, il semblait attendre un improbable évènement.
Celui-ci survint un moment plus tard sous la forme d'un vieux 4X4 bringuebalant, soulevant dans son sillage un nuage de poussière rouge qu'un vent imperceptible poussait vers l'est. Le médecin itinérant en descendit en souriant. Lui et le gardien se connaissaient bien et l'homme parlait le dialecte de sa tribu, ce qui facilitait la conversation.
Le gardien avait préparé avec minutie la cérémonie du thé et leur entretien dura plus longtemps qu'à l'ordinaire. Au village le médecin avait soigné deux jeunes enfants à son dernier passage, hélas l'un dentre eux était mort, peu après. "Des complications" avait dit l'homme au médecin, "c'était le choix de Dieu" avait-il ajouté, le voyant si affecté par la triste nouvelle.
Alors que les deux hommes allaient se quitter, le médecin donna une grande enveloppe au gardien. Il avait marché trois longs jours pour cette rencontre, et attendu depuis des mois cette enveloppe dont il espérait tant. Au premier coup d'oeil, il reconnut l'écriture fine et déliée de celui qu'il appelait le grand sorcier blanc, l'homme qui avait appris à lui et son père aujourd'hui décédé, la science des cartes, le chaînon qui complétait le savoir ancestral des gardiens.
L'enveloppe contenait trois grandes photos. Il les étudia longuement, jusqu'au soir, hochant parfois la tête, traçant dans le sol poussiéreux des formes compliquées dont lui seul connaissait le sens. Dans la nuit tombée depuis longtemps, il réfléchissait encore, les yeux fixés sur les photographies à peine lisibles dans l'éclat de la pleine lune. Il décida finalement de dormir un peu. Demain la route serait longue et il ne s'arrêterait plus de marcher jusqu'à son retour dans la tribu. Tout juste pensait-il faire un léger détour par une petite dépression du terrain, à deux heures de marche du village.
Mais il s'endormait d'un coeur léger. Non, le village n'allait pas mourir et en dépit de cette pluie qui refusait de tomber depuis des années, il allait pouvoir faire en sorte que le bétail n'ait plus soif et que des légumes poussent de nouveau. Le puits ouvert autrefois par son père était presque tari et l'eau, au goût amer, donnait, il en était convaincu, des maladies aux enfants. Il avait compris depuis longtemps que le temps des chamanes était passé, qu'ils ne pouvaient plus faire face, tant la terre mère se transformait.
Sur les trois photos satellites, il avait lu des écarts imperceptibles de relief, vu des différences dans la nature des sols couverts de sable et parvenu à tracer les lignes d'un fleuve souterrain inconnu, parce qu'il connaissait chaque rocher de ce pays, chaque nuance dans la couleur que prenaient les dunes au lever du jour, et qu'il tenait de son père le savoir lié aux tiges de bois.
Il pouvait dormir et, dans le rêve qu'il n'avait plus fait depuis longtemps, il changea un serpent d'étoiles accroché aux ténébres, en une rivière paisible colorant les dunes en vert, le rêve étrange des gardiens de l'eau...