Mémoires d'un déraciné...

…Les théoriciens, qui sont grands amateurs de beauté abstraite, se complaisent à ces harmonies secrètes. Ils peuvent consacrer des heures, des mois, des années, des vies, à suivre le cours d’une idée, d’un concept, à travers les méandres de la physique, comme autant de filets d’eau s’instillant dans un massif montagneux par une sourde percolation des roches.
…Les théoriciens prêtent certes un peu à sourire, mais ils rapportent aussi des charges qui sont des trésors. En élevant un peu le ton, on pourrait dire que le XXème siècle a été une époque de révélations, où les lois de la nature ont cédé en partie leurs secrets à l’humanité. On pourrait même prétendre que, pour la première fois, la raison humaine à pris conscience de sa propre histoire, en se reconnaissant tributaire de l’évolution des espèces. Au lieu de se prendre pour reine, la raison a compris que son évolution avait longtemps limité sa pensée, en la tenant à égale distance de l’infini de l’Univers et de celui des atomes. La raison était demeurée de tout temps enfermée dans l’humain, trop humain, trop simple, et c’est une science au-delà de l’humain qui l’a contrainte à se dépasser…
Georges CHARPAK
Prix Nobel de physique 1992 - chez Odile Jacob - juin 2008